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Richard Artschwager
Richard Artschwager

commande publique pour le

Domaine de Kerguéhennec

centre d'art contemporain - centre culturel de rencontre


J'ai écrit à Richard Artschwager le 16 juillet 2001 pour solliciter de sa part un projet pour le parc de sculptures du Domaine de Kerguéhennec. Et bien qu'en contact avec l'artiste depuis quelques temps, je dois avouer avoir été très surpris d'obtenir une première proposition de sa part en moins d'un mois.
Il s'agissait alors en vérité d'un projet élaboré en 1989-90 et demeuré non réalisé. Un fauteuil trop grand pour être honnête, dont les dimensions excessives se prêtent cependant plus à une utilisation collective (pour ne pas dire " participative " sinon " relationnelle ") qu'à la célébration d'un pouvoir unique et pharaonique.
" Instead of seating a single, Stone Napoleon, Lincoln or Bismarck it would accomodate a number of living humans of various ages and stations, casually seated on any horizontal surface . "
L'artiste ne me cachait qu'il était resté sur ce projet depuis plusieurs années dans l'attente des circonstances favorables à sa réalisation. Le projet était déjà documenté en effet dans un catalogue publié en 1991 , riche d'enseignement sur les assez rares interventions de Richard Artschwager dans l'espace public.
Le surdimensionnement était une composante déterminante de sa réflexion. " Keep in mind the size across the base should be about 4 meters "
Quatre mètres c'est une échelle déraisonnable pour un fauteuil mais après tout c'est une taille acceptable pour une sculpture mobilière destiné à l'espace extérieur - qui, du coup, n'en serait pas même monumentale…

On sait le parcours singulier d'Artschwager et sa venue tardive à la scène artistique, malgré une mère artiste et une formation classique dans l'atelier d'Ozenfant à New York, mais après des années consacrées à la conception, la production et au commerce de mobilier de petites séries. La première exposition à laquelle il participe sera d'ailleurs, en 1957, une exposition de meubles de créateurs .
Mais après diverses rencontres, notamment avec Richard Bellamy, Malcolm Morley et surtout Claes Oldenburg, et des expérimentations avec le Formica dès 1960, il a quarante-deux ans quand il fait sa première exposition personnelle chez Leo Castelli, en 1965.

Toute l'œuvre d'Artschwager se nourrira des mêmes thématiques tout au long de sa carrière. Le mobilier, devenu, comme référent, l'expression domestique de la production de masse, restera un sujet de réflexion dominant. Les artistes du Pop Art puisent dans l'univers de l'affiche, de la publicité ou des médias en général comme dans un gisement de nouvelles images. Artschwager, en Pop Artiste contrariant, si l'on veut, choisit le mobilier (et, ce qui n'est pas anodin, parfois le mobilier liturgique) en se souvenant de la primauté qui est habituellement donnée à sa fonction, et, fort de son expérience d'artisan qui aurait pu l'embarrasser lourdement, il parvient à créer un espace mental qui ne va pas sans dynamiter (et donc rappeler) l'atmosphère de certains tableaux " métaphysiques " de de Chirico. Cet espace ambigu est à la fois prosaïque, mystique et absurde. Il met l'artiste dans une situation très particulière entre le Pop Art et le Minimal Art, à la naissance duquel Artschwager est associé en participant en 1966 à l'exposition Primary Structures, où, soit dit en passant, Douglas Huebler montre, lui aussi, des sculptures en Formica.

Ce très bref rappel historique n'est pas inutile pour présenter le projet d'Artschwager pour le Domaine de Kerguéhennec lorsqu'on sait que celui-ci aboutira à une sculpture en trois éléments : " Chair ", " Temple ", " Path ", fauteuil, temple (mais préalablement caveau) et déambulatoire.

Après le premier envoi de Richard Artschwager, l'été 2001, une visite nécessaire lui fut rendue dans son atelier de Hudson, NY, le 29 septembre 2001. Sa première proposition présentait en effet une certaine inadéquation avec la nature du Domaine de Kerguéhennec. Elle me semblait plus adaptée, en tout cas prise isolément, dans un jardin public en grande agglomération ou, mieux, dans un campus, dont l'espace est rythmé tout au long de la journée par le flux de groupes réguliers et par de courtes pauses entre deux périodes d'activité. Nous avions déjà échangé par fax à ce sujet. La sculpture proposée à l'origine " marche " quand un groupe s'en empare. Elle ne " marche plus " si elle est inoccupée. Je m'en expliquai à nouveau avec lui dans l'atelier, mais je constatai alors que l'artiste réfléchissait déjà à une proposition alternative. Dont il me montra quelques esquisses. Le fauteuil avait disparu. Artschwager travaillait alors sur un élément rappelant une stèle ou un caveau où intervenaient des raccourcis perspectifs aberrants.

L'artiste découvrit Kerguéhennec le 13 décembre 2001 pour une première visite. Il choisit un lieu d'implantation possible dans la partie nord du parc, en bordure de chemin, contre des taillis de rhododendrons. Des photos du site choisi lui furent envoyées. À la suite de quoi, il retravailla son projet.
" Everything came together about two weeks ago when I succeeded in building the mystery into the piece rather than by hiding it in the bushes. It requires a slightly rounded slope and as I looked over the photographs (as well as my recollection) I found more than one location which would be suitable. […] This morning I finished a small model in foam-core which convinced me of its feasibility. So, a few more days and you will have this in your hands. It will be all stone construction, very conventional techniques, no complicated cutting or fitting . "
Le projet passa par une phase intermédiaire réunissant le fauteuil et la " stèle ".

Le 19 avril, je reçus un courrier joint à quelques photos couleurs de la première maquette :
" As you can see, what I propose is basically two structures connected by a path, a thing contemplating itself. The cave as entered visually from the chair, quickly becomes confining, cramped, claustrophobic and, at last, somewhat more comfortably explored by the imagination. The path leads one's feet directly to the cave. A physical exploration should confirm the visual exploration. Pretty fancy talk, this but I know I can make it work. Let me know your reaction . "
À quoi je répondis ainsi par fax :
" I do like the relationship between the two elements, the idea of a path. It's now important to adjust the size of it and the colour of the real stone in your draft. The material you used for the photo increased the impression of a mausoleum or a funerary monument, with which, I have to say, I am not comfortable.
I do like the cave even it bears a strong resemblance with the Ruckriem piece in the park, and, I don't know why, I am surprise by the shape you gave to the back of the chair.
What about the path by itself. Do you really want it to be slightly higher than the ground ?
We now enter in the second step of the process . "
La réaction d'Arstchwager ne se fit pas attendre : il téléphona aussitôt au Domaine de Kerguéhennec et demanda des visuels du petit oratoire de Rückriem que je lui avais déjà montré lors de sa venue.

Lors de la visite que je lui rendis à New York le 21 mai 2002, je constatai que la maquette avait été modifiée par rapport aux photos. Elle subit de plus sensibles changements après notre entrevue puis fut expédiée en France et l'artiste revint du 10 au 13 juillet 2002 au Domaine de Kerguéhennec. Des points ont pu être élucidés sur l'échelle du projet, la relation et la distance entre les éléments, et l'implantation fut alors changée et déterminée définitivement.

L'œuvre me paraît remarquable aujourd'hui. Plus, je dirais que Richard Artschwager a su négocier dans ce projet des difficultés qu'il n'avait peut-être pas résolu dans ses quelques interventions en extérieur - si l'on met à part les remarquables, mais temporaires, réalisations de Skulpturt Projekte, Münster, 1987, et Beelden in de Stad, Rotterdam, 1988.
Les quelques rares interventions pérennes de Richard Artschwager pour l'espace public, toutes américaines (Battery Park, New York, Colorado Place, Santa Monica, Université du Wisconsin à Madison…), paient un trop lourd tribut à la fonctionnalité. (Par comparaison, les projets paysagés non réalisés pour l'espace urbain, sans doute trop ambitieux, sont plus stimulants.) Le projet de Kerguéhennec évite cet écueil et nous ramène à l'espace absurde (Artschwager parle " d'idiotie " à propos de ses Crate Sculptures) de la sculpture.
Un courrier de l'artiste du 23 juillet témoigne de sa satisfaction devant ce projet et la façon dont il a été conduit. Cette satisfaction est partagée. Je souhaite qu'elle soit communicative.

Le Domaine de Kerguéhennec n'a pas connu de nouvelle implantation durable depuis 1992. Le projet de Richard Artschwager relance un processus trop longtemps interrompu. Gabriel Orozco et Hreinn Friðfinnsson, contactés entre temps, réfléchissent à d'autres propositions. Michel François, Hubert Duprat pourraient être sollicités prochainement. La démarche entamée ainsi ne consiste pas à combler dix ans de lacune. Elle doit au contraire prendre date des changements qui se sont manifestés dans l'approche de la sculpture. L'œuvre d'Artschwager, malgré l'âge de l'artiste, ne constitue pas une proposition intemporelle, elle marque au contraire une reprise franche et nécessaire ici et aujourd'hui.


Frédéric Paul


maquette du projetmaquette du projet

DESCRIPTIF

La proposition de l'artiste comporte deux éléments : un fauteuil et un promontoire (que l'artiste a appelé " Temple "), reliés par une allée gravillonnée, droite et étroite, longue de 16,20 m.
Contrairement à ce que l'artiste avait pu indiquer dans un précédent courrier, les deux éléments de la maquette sont à considérer à une même échelle, arrêtée au cours de la visite de juillet 2002 à la valeur de 1/3 puis au chiffre final de : 1/3,7. Les chiffres reportés dans les vues éclatées des éléments et sous-éléments de la partie " Temple " réalisées par l'artiste à main levée puis à la règle sont à corriger en conséquence. (Par ex. la base de l'élément 1 B mesurera finalement 297,48 cm.) Les relevés de la partie fauteuil, plus simple, sont à réaliser.
Le chemin gravillonné sera délimité par des bordures hautes de 7 cm par rapport au niveau du terrain, longue de 34 et large de 19,24 cm. Le chemin sera large de 151,70 cm bordures comprises et de 113,22 cm à l'intérieur des bordures. Les bordures viendront mourir contre le " Temple ". Elles seront placées en appui contre les bords extérieurs de l'emmarchement du fauteuil et mourront contre les montants verticaux latéraux du fauteuil. Un resserrement de l'allée devra donc être pratiqué à 1500 cm du fauteuil grâce à deux éléments de bordures en S dont le modèle a été dessiné par l'artiste.
L'œuvre sera réalisée en granit de Bignan finition bouchardé pour l'ensemble de ses parties à l'exception du gravillon dont la couleur et l'origine restent à déterminer et dont le grain ne devra pas être inférieur à 2,5 cm.
Au cours d'une réunion de travail avec l'exploitant de la carrière de granit de Bignan (qui a déjà réalisé l'œuvre de Markus Raetz), plusieurs recommandations ont été adoptées.
Une dalle en béton au moins sera à réaliser sous la partie " Temple ". L'autre partie, plus compacte, semble pouvoir s'en passer. Le carrier a suggéré d'augmenter la hauteur des éléments en contact avec le sol afin de fonder ceux-ci sur la dalle, qui pourra ensuite être recouverte de terre végétale. (L'enfouissement des soubassements permettra de respecter la hauteur apparente de l'ouvrage). Sous le chemin une feuille de polyane devra être étendue puis recouverte de sable avant de recevoir le gravier.
Le fauteuil sera placé au Sud mais la vue tournée vers la route au Nord. Et le " Temple " sera placé au Nord, les marches du promontoir étant tournées vers le sud, dans l'alignement.

L'implantation de l'œuvre a été prévue au centre de la grande trouée gazonnée au nord du château dans une section située entre la boucle de promenade la plus septentrionale et la route D 123, sur un replat auquel on accède après une légère montée. Un relevé et des photos ont été réalisés. Des piquets de repérage ont été entièrement fichés en terre.


F.P.


Le Domaine de Kerguéhennec est subventionné par le Conseil général du Morbihan, le Conseil régional de Bretagne et le Ministère de la culture, D.A.P., DRAC Bretagne.

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