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Dans un texte autobiographique plaisamment intitulé
Eureka, William Wegman explique qu'il doit son
salut d'artiste à une tranche de salami. L'irruption
du chien dans son travail est tout aussi déterminante
mais à en croire l'intéressé, cette
initiative revient pleinement à l'animal.
Man Ray s'ennuie dans l'atelier. Man
Ray a besoin de compagnie. Tenu à l'écart,
il dépérit. Man Ray - puisque c'est le
nom donné par William Wegman à son premier
braque de Weimar - est un rien cabotin, en plus il est
infatigablement joueur. Et c'est ainsi qu'il entre dans
le cadre de l'appareil photo et un peu plus tard de
la caméra vidéo. Subrepticement mais résolument,
le chien s'infiltre. L'artiste s'en aperçoit,
il en convient et il ne tarde pas à s'y intéresser.
D'abord motif imposé (William Wegman commence
à photographier son chien comme on photographie
un nouveau-né), le chien se révèle
un formidable partenaire pour ses recherches sur la
perception et le comportement.
Nous sommes à la fin des années soixante,
au début des années soixante-dix. La scène
artistique américaine est marquée par
l'héritage du Pop Art et la pression de l'Art
minimal. L'Art conceptuel, qui, chez certains, s'inscrit
pourtant dans le fil du Process Art, se manifeste comme
une alternative. Mais cette tendance nouvelle a déjà
ses mentors, ses théoriciens, la théorie
faisant en l'occurrence partie de la pratique. William
Wegman obtient un poste d'enseignant en Californie ;
il s'y installe et se met ainsi à l'abri du dogmatisme
et du pragmatisme qui sévissent à New
York. Il touche à tout. Tout est possible. Invité
à participer à l'exposition When Attitudes
Become Form, il y présente desinstallations.
Mais rien ne lui semble assez convaincant avant cette
photo intitulée Cotto, représentant
une main saisissant une tranche de salami !
William Wegman est alors en pleine
crise identitaire, le chien devient emblématique
de son travail et, bien sûr, il aura à
en découdre avec son image. La compagnie d'un
animal est moins banale que celle des cubes ou des carrés
pour un artiste. William Wegman ne s'y trompe pas, il
ne contourne pas la géométrie mais il
renvoie les minimalistes à Cézanne, et
il préfère voir dans les figures mathématiques
des outils didactiques ou d'utiles auxiliaires pour
ses exercices de logique élémentaire.
Ses démonstrations oscillant entre Piaget, Thalès
et Bouglione (l'artiste n'a pas su trouver sa voie entre
Claude Levi-Strauss et Ludwig Wittgenstein)."1
L'histoire
se répète.
Les travaux de Wegman du début des années
soixante-dix sont souvent extrêmement drôles
et pour cette raison ils ne furent pas immédiatement
pris au sérieux. Mais de dérisoires, voilà
qu'un peu plus tard ils sont devenus hautement "
représentatifs ". Avec un peu de recul,
ce sont des références historiques incontournables.
Et l'histoire se répète.
Car c'est aujourd'hui le succès populaire
de ses livres pour enfants, le commerce de ses produits
dérivés, et les programmes télévisés
dont il est l'auteur/producteur qui pèsent sur
la perception du travail d'artiste de William Wegman.
La reconnaissance populaire doit en découdre
avec la fortune critique. Mais si le WegmanWorld 2
est un DisneyWorld miniature, quelle importance ?
Depuis toujours Wegman peint, dessine et colle toutes
sortes d'images sur toutes sortes de supports dans une
indifférence quasi générale. Peut-on
pour autant considérer ces activités comme
secondaires ? Relèvent-elles du simple hobby,
comme il le soutient parfois ? Ne relèvent-elles
pas d'un espace de liberté très exigeant
au contraire ? L'uvre de Wegman est-elle à
ce point compartimentée ?
Les deux expositions personnelles de Wegman que j'ai
organisées pour le Frac Limousin en 1991 et 1997
et les deux livres que celles-ci ont suscités
présentaient deux aspects a priori bien
distincts du travail de l'artiste : d'une part les photographies
de 1969 à 1975 et d'autre part une petite rétrospective
de presque trente années de dessins.
L'exposition
du Domaine de Kerguéhennec répond à
une présentation récente des travaux de
l'artiste réalisés à partir de
cartes postales qui s'est tenue à la galerie
Sperone Westwater en 2003. Je fréquente régulièrement
l'uvre de Wegman depuis près d'une quinzaine
d'années. Je l'ai vu plusieurs fois travailler
à ses collages à ses heures perdues dans
son atelier. Quelques uns de ces collages de cartes
postales figuraient déjà dans l'exposition
présentée à Limoges en 1997 mais
j'avoue qu'il me fallut voir l'exposition new-yorkaise
de 2003 pour réellement saisir l'importance de
ce travail fondé sur le détournement d'images
et pour réaliser à quel point l'idée
de reprise est transversale et fondamentale chez Wegman.
Les " altered photographs "
des années soixante-dix, ces photographies "
rehaussées " - parce que dégradées
(!), ces photos réprouvées par l'artiste
parce que jugées sans intérêt sans
intervention postérieure auraient dû m'alerter
Mais, sans les considérer à part, j'eus
sans doute le tort de les assimiler étroitement
au corpus photographique.
En 1991 j'écrivais " Deux
thèmes principaux se dégagent très
rapidement [
] de la production de Wegman : le
problème de la perception [
] et celui de
l'identité [
], ces deux sujets fusionnant
dans un nombre important d'uvres. Il faut bien
sûr considérer ces deux thèmes dans
leur plus grande étendue. Ainsi le thème
de la perception comprend-il celui de l'effort, donc
de la difficulté, donc de la confusion,
donc de l'exagération, donc de
l'aberration, donc de l'illusion, donc
de l'erreur, donc de l'exactitude, donc
de l'impossibilité, donc du bizarre, donc
de l'exception, donc de l'inconstance, donc
de la métamorphose, donc de l'anomalie,
etc.
Et ainsi le problème de l'identité doit-il
s'entendre comme enveloppant des questions relatives
à la distinction, donc à l'identification,
donc à la ressemblance, donc à
la parenté, donc à la reproduction,
donc à l'imitation, donc à
l'analogie, donc à l'unicité, donc
à la duplication, donc à l'interversion,
donc à la permutation, donc à
la symétrie, etc. " 3
Je
pourrais poursuivre ainsi aujourd'hui : de la même
façon que l'uvre d'un Allen Ruppersberg
peut tout entière être parcourue sous l'angle
du livre, l'idée de reprise irrigue tout le travail
de Wegman. Celle-ci recouvre évidemment celles
de travestissement, de caviardage, de correction, d'annotation,
de caricature, d'auto-critique, de déplacements,
de revirements de sens, etc.
Cette idée s'exprime partout, de ses débuts
jusqu'à aujourd'hui.
L'ambition
de ce projet n'est pas rétrospective. En toute
connaissance de cause, il s'agit au contraire de témoigner
d'une lecture des plus subjectives de l'uvre de
Wegman : de tracer une ligne réunissant des uvres
qu'apparemment tout séparerait au premier coup
d'il. Des vidéos récentes et inédites
de l'artiste y figureront au côté de tableaux,
de collages, de dessins, de photographies et d'images
diverses. Les collages de cartes postales, évidemment,
seront bien représentées.
Cette
exposition est rendue possible par le concours de l'artiste
et de la galerie Sperone Westwater, New York et la généreuse
mise à disposition de tout le fonds Wegman de
la collection Sonnabend
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De
haut en bas:Contemplating art, 1975-79, Museum
of beers, 1985, Reduce/Increase,1977, Jungfrau
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