communiqué

 

William Wegman |
déprises et reprises : annotations,
corrections et déplacements : 1968-2004.



 

 

exposition en cours / prochaines expositions / archives  

 " Dans un texte autobiographique plaisamment intitulé Eureka, William Wegman explique qu'il doit son salut d'artiste à une tranche de salami. L'irruption du chien dans son travail est tout aussi déterminante mais à en croire l'intéressé, cette initiative revient pleinement à l'animal.
   Man Ray s'ennuie dans l'atelier. Man Ray a besoin de compagnie. Tenu à l'écart,
il dépérit. Man Ray - puisque c'est le nom donné par William Wegman à son premier braque de Weimar - est un rien cabotin, en plus il est infatigablement joueur. Et c'est ainsi qu'il entre dans le cadre de l'appareil photo et un peu plus tard de la caméra vidéo. Subrepticement mais résolument, le chien s'infiltre. L'artiste s'en aperçoit, il en convient et il ne tarde pas à s'y intéresser. D'abord motif imposé (William Wegman commence à photographier son chien comme on photographie un nouveau-né), le chien se révèle un formidable partenaire pour ses recherches sur la perception et le comportement.

Nous sommes à la fin des années soixante, au début des années soixante-dix. La scène artistique américaine est marquée par l'héritage du Pop Art et la pression de l'Art minimal. L'Art conceptuel, qui, chez certains, s'inscrit pourtant dans le fil du Process Art, se manifeste comme une alternative. Mais cette tendance nouvelle a déjà ses mentors, ses théoriciens, la théorie faisant en l'occurrence partie de la pratique. William Wegman obtient un poste d'enseignant en Californie ; il s'y installe et se met ainsi à l'abri du dogmatisme et du pragmatisme qui sévissent à New York. Il touche à tout. Tout est possible. Invité à participer à l'exposition When Attitudes Become Form, il y présente desinstallations. Mais rien ne lui semble assez convaincant avant cette photo intitulée Cotto, représentant une main saisissant une tranche de salami !
   William Wegman est alors en pleine crise identitaire, le chien devient emblématique de son travail et, bien sûr, il aura à en découdre avec son image. La compagnie d'un animal est moins banale que celle des cubes ou des carrés pour un artiste. William Wegman ne s'y trompe pas, il ne contourne pas la géométrie mais il renvoie les minimalistes à Cézanne, et il préfère voir dans les figures mathématiques des outils didactiques ou d'utiles auxiliaires pour ses exercices de logique élémentaire. Ses démonstrations oscillant entre Piaget, Thalès et Bouglione (l'artiste n'a pas su trouver sa voie entre Claude Levi-Strauss et Ludwig Wittgenstein)."1


 L'histoire se répète.
 Les travaux de Wegman du début des années soixante-dix sont souvent extrêmement drôles et pour cette raison ils ne furent pas immédiatement pris au sérieux. Mais de dérisoires, voilà qu'un peu plus tard ils sont devenus hautement " représentatifs ". Avec un peu de recul, ce sont des références historiques incontournables.
  Et l'histoire se répète.
  Car c'est aujourd'hui le succès populaire de ses livres pour enfants, le commerce de ses produits dérivés, et les programmes télévisés dont il est l'auteur/producteur qui pèsent sur la perception du travail d'artiste de William Wegman. La reconnaissance populaire doit en découdre avec la fortune critique. Mais si le WegmanWorld 2 est un DisneyWorld miniature, quelle importance ?
Depuis toujours Wegman peint, dessine et colle toutes sortes d'images sur toutes sortes de supports dans une indifférence quasi générale. Peut-on pour autant considérer ces activités comme secondaires ? Relèvent-elles du simple hobby, comme il le soutient parfois ? Ne relèvent-elles pas d'un espace de liberté très exigeant au contraire ? L'œuvre de Wegman est-elle à ce point compartimentée ?
Les deux expositions personnelles de Wegman que j'ai organisées pour le Frac Limousin en 1991 et 1997 et les deux livres que celles-ci ont suscités présentaient deux aspects a priori bien distincts du travail de l'artiste : d'une part les photographies de 1969 à 1975 et d'autre part une petite rétrospective de presque trente années de dessins.

   L'exposition du Domaine de Kerguéhennec répond à une présentation récente des travaux de l'artiste réalisés à partir de cartes postales qui s'est tenue à la galerie Sperone Westwater en 2003. Je fréquente régulièrement l'œuvre de Wegman depuis près d'une quinzaine d'années. Je l'ai vu plusieurs fois travailler à ses collages à ses heures perdues dans son atelier. Quelques uns de ces collages de cartes postales figuraient déjà dans l'exposition présentée à Limoges en 1997 mais j'avoue qu'il me fallut voir l'exposition new-yorkaise de 2003 pour réellement saisir l'importance de ce travail fondé sur le détournement d'images et pour réaliser à quel point l'idée de reprise est transversale et fondamentale chez Wegman.
   Les " altered photographs " des années soixante-dix, ces photographies " rehaussées " - parce que dégradées (!), ces photos réprouvées par l'artiste parce que jugées sans intérêt sans intervention postérieure auraient dû m'alerter… Mais, sans les considérer à part, j'eus sans doute le tort de les assimiler étroitement au corpus photographique.

   En 1991 j'écrivais " Deux thèmes principaux se dégagent très rapidement […] de la production de Wegman : le problème de la perception […] et celui de l'identité […], ces deux sujets fusionnant dans un nombre important d'œuvres. Il faut bien sûr considérer ces deux thèmes dans leur plus grande étendue. Ainsi le thème de la perception comprend-il celui de l'effort, donc de la difficulté, donc de la confusion, donc de l'exagération, donc de l'aberration, donc de l'illusion, donc de l'erreur, donc de l'exactitude, donc de l'impossibilité, donc du bizarre, donc de l'exception, donc de l'inconstance, donc de la métamorphose, donc de l'anomalie, etc.
Et ainsi le problème de l'identité doit-il s'entendre comme enveloppant des questions relatives à la distinction, donc à l'identification, donc à la ressemblance, donc à la parenté, donc à la reproduction, donc à l'imitation, donc à l'analogie, donc à l'unicité, donc à la duplication, donc à l'interversion, donc à la permutation, donc à la symétrie, etc. " 3

   Je pourrais poursuivre ainsi aujourd'hui : de la même façon que l'œuvre d'un Allen Ruppersberg peut tout entière être parcourue sous l'angle du livre, l'idée de reprise irrigue tout le travail de Wegman. Celle-ci recouvre évidemment celles de travestissement, de caviardage, de correction, d'annotation, de caricature, d'auto-critique, de déplacements, de revirements de sens, etc.
Cette idée s'exprime partout, de ses débuts jusqu'à aujourd'hui.

   L'ambition de ce projet n'est pas rétrospective. En toute connaissance de cause, il s'agit au contraire de témoigner d'une lecture des plus subjectives de l'œuvre de Wegman : de tracer une ligne réunissant des œuvres qu'apparemment tout séparerait au premier coup d'œil. Des vidéos récentes et inédites de l'artiste y figureront au côté de tableaux, de collages, de dessins, de photographies et d'images diverses. Les collages de cartes postales, évidemment, seront bien représentées.

   Cette exposition est rendue possible par le concours de l'artiste et de la galerie Sperone Westwater, New York et la généreuse mise à disposition de tout le fonds Wegman de la collection Sonnabend


Frédéric Paul

 

De haut en bas:Contemplating art, 1975-79, Museum of beers, 1985, Reduce/Increase,1977, Jungfrau