24.III
- 17.VI.2001
Paul van der Eerden est né à Rotterdam
en 1954, où il travaille encore aujourdhui
dans un atelier spartiate niché dans les combles
dun immeuble administratif désaffecté.
La pratique du dessin requiert isolement et tranquillité.
Aussi, la tranquillité venant à lui manquer,
lui arrive-t-il régulièrement de sexiler
plusieurs semaines à létranger, en
Inde ou en Turquie, par exemple, pour ne plus avoir à
répondre aux sollicitations de la vie quotidienne
et se concentrer sur son ouvrage méticuleux et
insistant. Ces voyages ne sont pas anodins car ils ont,
on sen doute, des conséquences sur son travail,
et notamment sur son iconographie. Une iconographie composite
qui mêle des répertoires traditionnels à
des motifs récurrents de lart des singuliers,
ces artistes de la pulsion incontrôlée qui
ont pourtant en partage des fantasmes ordinaires (?) enfance
de lart en quoi les surréalistes, qui navaient
pas peur des poncifs, voyaient une possible relève
artistique
Le dessin est matériau ou expression première
et forme singulière par excellence. Les crayons
de couleur, le stylo à bille suffisent à
Paul van der Eerden, et son geste déterminé
na jamais dépassé le format A3.
Ce qui frappe devant son travail, cest cette impression
de familiarité, de spontanéité dans
la forme en même temps que la surprise de voir ici
poussé au-delà des limites habituelles une
esthétique du graffiti, de la caricature, du labyrinthe,
ou du dessin demi-conscient (comme ceux, entre tressages,
mosaïques ou marqueteries, exécutés
au cours de conversations téléphoniques).
Dessin trituré, habituellement crayonné
sur un bout de papier trituré, et qui se voit ici
mis à plat et érigé en discipline.
Cest à dire en une pratique régie
par une expérience et étayée par
une culture et des références particulières.
Or cest justement lexistence de cette culture,
bien ancrée, et sa diversité stylistique
(remplissage, superposition, caviardage, micro-motifs
répétitifs) et thématique qui permettent
de ne pas confondre la démarche de van der Eerden
avec celle dun artiste singulier.
Van der Eerden joue avec complexité sur
de multiples registres et il organise des alliances
a priori inconciliables entre lart tribal et la
création spontanée. Domaines quil
connaît bien quil regarde avec lattention
maniaque dun amateur de livres anciens ou dautographes
et dont il peut être considéré comme
un spécialiste puisquil a organisé
de nombreuses expositions dévolues à ces
genres tour à tour considérés comme
« premiers » ou comme mineurs et qui, avouons-le,
échappent à notre cadre de pensée.
(On ne sait que les conséquences formelles de
lart africain sur lart occidental, de Derain
à Matisse et à Picasso et de Modigliani
à Brâncusi et au premier Giacometti, mais
on connaît moins encore limpact dun
Douanier Rousseau, singulier très autorisé,
sur les mêmes ? Lart des singuliers offre
moins de prise à lexotisme de tout temps
recherché par lart occidental.) Et cest
ce va-et-vient quorganise en toute conscience
le travail de Paul van den der Eerden.
Difficile dès lors de regarder ses dessins, qui
sont donc tout sauf naïfs, pour leur seule beauté
formelle mais difficile aussi, tant ils sont accomplis,
fouillés et comme stratifiés, de donner
la priorité aux thématiques ou aux motifs
universels qui sen dégagent ou qui les
inspirent : la mutilation, le tatouage, le portrait,
la métamorphose, les mains, la ville, lacte
sexuel
Paul van der Eerden enjambe toutes sortes de catégories,
son uvre est inassimilable à celles quil
affectionne en spécialiste et elle est problématique
à situer dans le champ de lart contemporain.
Son maniérisme obsessionnel ou son primitivisme
appliqué procure une impression hypnotique qui
nest pas loin dévoquer le déroulement
dune pelote de fil et lemmêlement
inextricable de lécheveau ainsi dévidé
: alternativement on prête attention à
la beauté des boucles et on sinterroge
sur lénergie nécessaire à
un tel déploiement de formes circulaires.
Quoique fort bien représentée
dans les collections de deux musées néerlandais
importants le Centraal Museum dUtrecht et le Boijmans
van Beuningen, de Rotterdam, lequel lexpose régulièrement,
luvre de Paul van der Eerden a encore conservé
la confidentialité du dessin.
Plus dune centaine de dessins sont réunis.
Comme pour Aernout Mik, son compatriote, lexposition
présentée au Domaine de Kerguéhennec
est sa première monographie dans une institution
française.
La plupart des dessins proviennent de collections privées
ou de la collection de lartiste. La série
Insanity Factory, 1998-1999, qui comporte treize éléments
a été prêtée par le Centraal
Museum dUtrecht.
Frédéric Paul
l Paul van der Eerden est représenté
à Paris par la galerie Bernard Jordan.
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