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Une rétrospective intitulée The Art of Richard Tuttle circule actuellement dans les plus grands musées américains. Initiée par le San Francisco Museum of Art, elle se poursuivra à Des Moines, Dallas, Chicago, Los Angeles, et elle vient de s’achever au Whitney Museum of American Art de New York où l’artiste avait déjà fait l’objet d’une exposition personnelle en 1975. Celle-ci avait alors fait scandale. En 2005-2006 la rétrospective fut ovationnée par le public comme par la presse. Les premières salles reproduisaient pourtant scrupuleusement l’accrochage d’il y a trente ans !
C’est en préparant cette importante série de manifestations que Richard Tuttle eut l’idée d’intercaler plusieurs expositions d’une autre nature, disons « prospectives », dans son programme. Une telle respiration était absolument nécessaire pour survivre… aux honneurs qui allaient être rendus à son œuvre. Et c’est ainsi qu’invité en France par les Frac Auvergne et Haute-Normandie, Tuttle sitôt arrivé en visite de reconnaissance, demanda à se rendre au Domaine de Kerguéhennec, où il vint pour la première fois l’année dernière.
Représenté à Paris depuis 1972 par la galerie Yvon Lambert, Richard Tuttle n’avait pas été invité par une institution française depuis ses expositions de 1986 au Musée d’art moderne de la Ville de Paris et au C.A.P.C. de Bordeaux, qui l’avait déjà convié en 1979.
L’exposition de Kerguéhennec s’inscrit donc dans le cadre d’une itinérance particulièrement désirée par l’artiste et dont la première étape de Clermont Ferrand a permis de découvrir trois séries d’œuvres inédites.
12 oeuvres sur papier de la série The Color is The Tone XI, 1994, associant aquarelle, gouache, encres et crayon sur papier.
11 reliefs en carton ondulé de la série Boy's, Lets be Bad Boys, 1998.
19 tableaux-reliefs de la série Blue/Red, 2002, bois, techniques mixtes.
Cet ensemble imposant et très articulé sera complété à Kerguéhennec par une quinzaine d’œuvres supplémentaires de différentes époques sélectionnées dans la très riche collection de Annemarie et Gianfranco Verna, la galerie Annemarie Verna, Zurich, représentant l’artiste depuis 1974.
L’œuvre de Tuttle se déploie par séries. L’exposition de Kerguéhennec en rendra compte mais, sans rivaliser avec la rétrospective américaine, elle permettra d’appréhender comment l’artiste passe d’un de ses univers à l’autre.
Richard Tuttle est une des personnalités les plus originales de l’art américain.
Né en 1941, son œuvre apparaît en 1965 sur la scène new yorkaise à la galerie Betty Parsons, championne de l’Expressionnisme abstrait, alors qu’un autre mouvement prend la relève : le Minimal Art. C’est un formidable honneur pour l’artiste de vingt-quatre ans d’exposer dans une galerie où se sont illustrées des individualités comme Pollock, Clyfford Still, Barnett Newman, Rothko, mais c’est aussi un lourd héritage à revendiquer. Ad Reinhardt peut sans nulle doute être considéré, avec Tony Smith, comme un des artistes ayant marqué la transition entre les deux mouvements, et, heureusement, il expose aussi dans la même galerie — comme Robert Rauschenberg, dont les Combine Paintings des années 50 présentent, au moins par leur processus d’assemblage, certaines similitudes avec des travaux plus tardifs de Richard Tuttle.
La première exposition de Tuttle chez Betty Parsons s’intitule d’ailleurs Constructed Paintings. Elle annonce une attitude, presque un programme, une opposition en tous cas par rapport à la gestualité des grands aînés, et ce positionnement le rapproche plus de Reinhardt, justement, que de Newman — qui lui conseille un peu plus tard de monter sur châssis ses toiles découpées de 1967 aux formes géométriques irrégulières, un peu froissées, unies mais imparfaitement monochromes, ourlées sans continuité, et destinées à être épinglées directement au mur dans un apparent désordre.
Car si Tuttle peut être associé à la génération des minimalistes, comme Carl Andre, Donald Judd ou Sol LeWitt, ses oeuvres se distinguent d’emblée des leurs par leur non obéissance à la despotique géométrie, par un fini qui n’a rien d’industriel, par une grande diversité, par la modestie de leur format et peut-être par leur modestie tout court, même si la quasi invisibilité de certaines d’entre elles (Paper Octagonal, 1970, Wire Pieces, 1972, Rope Pieces, 1974, Wood Slats, 1974) exige beaucoup du spectateur et tient l’espace en respect avec une autorité qui ne trouve d’équivalent que chez les conceptuels. Car s’il y a de la modestie dans ses constructions d’une fragilité extrême, il n’y en a aucune dans la démarche de l’artiste, et leur apparence de « bricolage » s’inscrit parfaitement dans l’air du temps, à l’horizon de Claude Levi Strauss qui publie en 1960 La pensée sauvage, où il théorise cette notion clé qui sert de fondation au structuralisme tel qu’il s’appliquera, on sait avec quel ascendant, dans les sciences humaines.
Frédéric Paul.
Richard Tuttle est représenté par les galeries Yvon Lambert, Paris, Sperone/Westwater, New York, Annemarie Verna, Zürich.
Exposition organisée en partenariat avec
le Frac Auvergne et le Frac Haute-Normandie
et le soutien exceptionnel d’Étant Donnés, Fonds franco-américain pour l’art contemporain
relevant du FACE (French American Cultural Exchange).
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