exposition David Shrigley

 



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photo : B . Mauras
David Shrigley


exposition
22 juin - 8 septembre 2002


David Shrigley
se destine d'abord à la profession de dessinateur humoristique. Mais, venu faire ses études à la Glasgow School of Art, de 1988 à 1991, il change de cap ; sans perdre son humour ni renoncer au dessin, heureusement ! L'humour est en effet un ingrédient majeur de son travail, et le dessin reste son mode d'expression le plus spontané.


Si donc il intervient
, en 2000, dans l'édition du dimanche du quotidien The Independent, c'est alors plus en artiste invité qu'en satiriste aguerri. A cette tribune, l'artiste porte le regard singulier d'un amateur sur le monde. Le caricaturiste, lui, agit en journaliste et souvent en éditorialiste. Il a des comptes à rendre sur l'actualité du monde là où l'artiste n'a de compte à rendre que sur sa propre actualité.

photo : B . MaurasNé en 1968 dans une ville moyenne et sans histoire du centre de l'Angleterre, David Shrigley a choisi de rester à Glasgow après ses études. Et c'est là qu'il exerce son acuité et son sens impitoyable du raccourci. Parmi les nombreux artistes de la très stimulante scène artistique de la ville écossaise (il faut citer Claire Barclay, Douglas Gordon, Jim Lambie, Jonathan Monk, Ross Sinclair ou Richard Wright), Shrigley est sans aucun doute le plus grand… par la taille ! Ses presque deux mètres lui offrent un poste d'observation privilégié, une vue imprenable sur la société contemporaine, ses métamorphoses et ses dérèglements : grands ou petits, comiques ou sordides : à l'exemple de la grande cité industrielle, alternativement ballottée entre la récession et la promesse d'une nouvelle prospérité, où, selon l'expression consacrée, il a choisi de vivre et travailler.
Car bien sûr, la culture dominante est urbaine, fortement influencée par des standards (je devrais dire des modèles) anglo-saxons, et qu'elle connaît peu de variantes d'un pays à l'autre. Ce qui donne à la compétition entre les grandes métropoles modernes une allure de fiction absurde : pour le plus grand stade, le plus grand building, le plus grand centre commercial, le plus grand aéroport, le plus grand musée, etc. Ceci, Shrigley l'a bien compris. Glasgow est le centre du monde, mais ni plus ni moins que Paris, Milan, Madrid ou Los Angeles. Il n'y a plus de frontière entre le vernaculaire et l'universel. Le particulier se confond avec le général. Ce qui vaut pour Glasgow vaut donc aussi bien pour toute autre ville occidentale. Et telle sensation intime - et, de plus, infinitésimale -, qui fournit à l'artiste la matière d'un dessin, d'une photo ou d'une sculpture n'est ni plus ni moins négligeable qu'un geste héroïque, si elle rappelle en chacun le souvenir d'une sensation semblable, si possible incongrue, refoulée ou simplement désagréable.

S'il ne fallait citer qu'une thématique dans le travail de David Shrigley , je pencherais pour celle de la carie dentaire, qu'illustre au moins deux de ses sculptures, des gouaches et des dessins. On ne meurt pas d'une carie. La carie n'est qu'une petite misère, qui fait sournoisement son travail de sape et qui suffit à vous empoisonner la vie. L'artiste ne verse pas dans le pathos, mais il ne s'interdit pas l'épanchement obsessionnel quand celui-ci touche à de menus tracas. Par ailleurs, si l'expression m'est permise, on meurt souvent chez Shrigley. Et souvent de mort violente. L'absence de pathos ne prémunit pas contre la fatalité.

photo : B . MaurasJ'ai demandé un jour à l'artiste quel était son emploi du temps et il m'a répondu :
« Je me lève vers 9.00 du matin, je me couche à minuit et entre-temps je suis éveillé. » La formule est aussi lapidaire qu'efficace. Car un artiste qui dort est-il encore un artiste ? En dépit des surréalistes et à moins que l'artiste ne l'ait décidé à l'état d'éveil, on en doutera. Un artiste mort, soit dit en passant, n'est plus vraiment un artiste ! Qu'en pensez-vous ?
Shrigley est vivant et il a récemment diversifié sa production. Chroniqueur acerbe de la vie moderne, il l'est plus particulièrement dans ses dessins, où, entre fausses confessions, vraies observations et questionnaires maniaques, il laisse plus particulièrement libre cours à son humour noir. (S'adressant à lui même, par exemple, il écrit en légende d'un de ses dessins :
« C'est triste, j'aurais tant aimé trouver quelque chose pour t'aider. » A une silhouette informe mais visiblement mal en point, ailleurs, il fait dire : « Ramène moi à l'hôpital. ») Ses photographies, où l'on retrouve souvent, comme dans les dessins, la présence de l'écrit sont produites plus parcimonieusement et révèlent une autre face de l'esprit de cet artiste qui n'en manque pas : moins intime, plus distanciée peut-être, plus souvent portée à interroger l'espace public. (Question :
« Quoi de mieux - un tunnel ou un pont ? ») Ses sculptures n'atteignent jamais de grandes dimensions et se donnent le plus souvent comme des objets quotidiens transformés, soumis à un traitement très proche de la bande dessinée : un panier pour chat, un clou, un tube de colle… On peut aussi se délecter de ses livres, qui constituent le recueil de ses pensées et de ses exploits de dessinateurs. L'humour absurde, le nonsense décapant est ici souvent servi par la tautologie, par la répétition, par la minutie ostentatoire que l'artiste applique à décrire les non-événements ou ceux, bien réels, qui affectent la vie des banlieues.

Les banlieues, comme on sait, ont toutes commencé à la campagne, et Shrigley ne manque pas une occasion d'en rappeler le passé bucolique : les arbres sont pourtant aujourd'hui des implants artificiels dans cet environnement hostile, et, contre toute apparence, il y a dans les paysages miteux qui forment l'arrière-plan de son travail, des rivières à vendre, des animaux fantastiques, d'autres plus qu'ordinaires, et des îlots de vie sauvage comme en rêvent les enfants qui divaguent dans les terrains vagues. Il faut un imaginaire puissant pour transformer en trésor un dépôt d'ordures et Shrigley est un peu ce Robinson des friches qui construit sa cabane au pied des falaises des grands ensembles.

photo : B . MaurasDe ces quartiers difficiles, l'artiste n'a d'ailleurs pas qu'une connaissance théorique. Invité à réaliser une commande publique dans une zone particulièrement défavorisée de la périphérie de Glasgow, il eut l'idée de réaliser une aire de jeu. Or sitôt inaugurée, celle-ci fut complètement dévastée. D'où peut-être lui vint l'idée de cette photo intitulée Commande publique, qui à première vue ne représente qu'un simple tas de gravats, mais où l'on distingue bientôt un visage triangulaire par l'artifice de deux parpaings marqués d'une pupille carrée artistement alignés. (C'est en suivant le même principe qu'une main peut se trouver transformée en visage.) Seul signe encore intelligible aujourd'hui sur l'aire de jeu réalisée par Shrigley : les deux pieds campés solidement en terre d'un colosse à la manière antique, que l'artiste proposait pour promontoire aux enfants du quartier. Shrigley n'est d'ailleurs pas mécontent de l'acharnement mis à pilonner son intervention publique. Les pieds vandalisés font pour lui une ruine plus vraisemblable que celle simplement elliptique qu'il avait abandonnée sur place, loin du public averti des amateurs d'art, de beaux sites et de vieux monuments.
Si l'on a de la chance et si, de façon perverse, l'on applique au tourisme l'adage : « Charité bien ordonnée commence par soi-même », il faut en effet réserver les paysages de qualité aux gens de qualité, et contraindre les autres à habiter dans des sous-terrains pour ne pas dénaturer les sites les plus remarquables ! Que faire alors des sites mutilés ? Si on ne peut même pas les supporter en peinture, il faut les améliorer par la caricature, mais alors il faut viser juste. David Shrigley, on l'aura compris, est un « tireur d'élite ».

Frédéric Paul

photo : B . Mauras
édition :

David SHRIGLEY
texte : Frédéric Paul
interview : D. Shrigley / Neil Mulholland
17,5 × 23,5 cm,136 pp., 51 ill. coul. & 34 noir
éd. Domaine de Kerguéhennec, 2002
ISBN 2-906574-02-3
27,50 € (+3€ de port)
souscription jusqu'au 31 janvier 2003 : 22€ sans frais de port


L'exposition présentée au Domaine de Kerguéhennec, première dans une institution française, réunit plus d'une centaine d'œuvres.

David Shrigley est représenté par la galerie Yvon Lambert, à Paris, et la galerie Stephen Friedman, à Londres

Ce projet a été réalisé avec l’aide exceptionnelle du British Council.