« Steven Pippin acquiert les rudiments d’une formation d’ingénieur en mécanique avant de se tourner vers la sculpture. C’est d’ailleurs sous la blouse blanche de l’ingénieur ou de l’horloger qu’il apparaît, muni d’un tournevis et courbé sur son ouvrage, dans un photoportrait parodique de 1993. Mais c’est plus souvent dans un austère costume noir, un rien étriqué, qu’il évolue dans ses espaces d’investigations favoris : les toilettes publiques et les laveries automatiques. Pendant plusieurs années en effet, le travail de Pippin s’est identifié à la “saga d’un photographe amateur” obsessionnellement appliqué à transformer certains objets ou espaces liés aux rituels d’hygiène corporelle en chambre photographique. À la fois émetteur et récepteur de l’image, ces premiers objets transformés se présentaient déjà comme des machines “célibataires” (pour faire écho à Marcel Duchamp), tournées vers elles-mêmes, en quelque sorte auto-génératrices et s’offrant dès lors comme de circulaires métaphores de la recherche solitaire. Car ce qui frappe chez Pippin, c’est son incomparable force de concentration, notamment lorsqu’il s’expose volontairement aux contraintes les plus absurdes. Cette opiniâtreté, Pippin en trouve un modèle en l’astronome John Flamsteed dont la maison-observatoire se trouve tout près de son atelier, à Greenwich, petite cité de la banlieue de Londres rendue célèbre par les universels étalons de son heure et de son méridien. Après s’être cantonné dans des espaces plus ou moins scabreux, l’artiste a étendu son champ d’investigation vers les étoiles *. »
Autre dispositif « célibataire », en effet, le système des planètes. Steven Pippin n’est pas le premier à s’être penché sur les forces qui permettent à tous ces éléments de tenir ensemble en mouvement. Il n’a pas inventé une nouvelle théorie. Il n’est pas astronome et il n’a aucune prétention à le devenir. C’est plutôt du côté des obscurs fabricants d’horloges astronomiques des XIV et XVe s, qu’il s’est rangé en mettant au point, au prix de plusieurs années de travail, un monumental modèle animé du système solaire organisé autour d’un sphérique trou noir. Commande permanente du siège du Forum des sciences, à Berlin, une variante de dimension imposante de ce « grand œuvre » sera montrée à Kerguéhennec, en vis-à-vis d’une autre famille de machines dont j’hésite à qualifier le design de « futuriste », et l’on va comprendre pourquoi... Sur un écran mobile décrivant une ellipse, la Terre apparaît tournant sur elle-même. Mais un engrenage soumettant l’image animée au double mouvement contraire, la planète bleue, finalement, fait du surplace, lamentablement figée dans l’espace, condamnée à perpétuité au rôle de pendentif décoratif, incapable de progrès. Steven Pippin n’est pourtant pas un empêcheur de tourner en rond, c’est plutôt quelqu’un qui ne compte pas son temps.
D’ailleurs, ces lourdes tâches pseudo-scientifiques étant accomplies, Pippin s’en donne une autre, tout aussi complexe et absurde, et qui procède du même souci de contraindre à l’immobilité par le mouvement. Cette fois il se donne pour objectif de faire
tenir un simple crayon debout sur sa pointe, tel l’œuf de Christophe Colomb, sauf qu’ici pas question d’émousser le crayon ou de le ficher dans un support meuble pour y parvenir. Plusieurs années de recherches seront encore nécessaires, mais aujourd’hui ça marche ! Le plateau mécanisé sur lequel se tient le crayon bouge, lui, de manière imperceptible. Il corrige ainsi l’inéluctable instabilité du corps en déséquilibre. Apparemment, il ne communique pas au crayon un mouvement qui le tient debout — comme au cirque on fait tourner une assiette sur une baguette —, il n’anticipe rien, il ne prévient pas, mais il se tient prêt à intervenir et de fait il intervient tout le temps pour contrarier l’inéluctable chute. Il fait échec à l’incontournable attraction terrestre, laquelle ne tolère de crayon immobile qu’horizontalement couché, ou pris dans un système de contraintes, comme serré entre des congénères dans un pot à crayons. C’est du moins ainsi que ce dispositif « intelligent » (comme on dit en robotique) nous apparaît. Détail parmi d’autres, le crayon choisi porte l’indice de dureté et d’intensité 2B. Non pour des raisons techniques, mais parce que, comme le soutien Pippin en plaisantant : « 2B or not 2B », et parce que c’est la condition de l’artiste de se poser des questions essentielles, jugées infécondes par tout autre que lui.
L’exposition fait suite à une résidence de l’artiste au Domaine de Kerguéhennec qui a débuté en 2005 et qui s’inscrit dans le cadre du programme Odyssée, allouant des fonds spéciaux de la Délégation au développement et aux affaires internationales du Ministère de la culture au Centre culturel de rencontre pour cet usage. Au cours de ce séjour Steven Pippin a exploré plusieurs autres voies. Il s’est intéressé aux radars qui jalonnent les routes françaises, aux éoliennes qui commencent
à modifier le paysage et il prétend avoir vu un OVNI (comme il certifie avoir été témoin d’un pareil phénomène à Berlin en une certaine soirée de dimanche, il y a près de dix ans). Tout ça dans un rayon de quelques kms autour de Kerguéhennec, où il se passe toujours quelque chose, décidément.
L’exposition rendra également compte des recherches menées par l’artiste pendant son séjour en Bretagne. « Ce qui m’intéressait, dit-il à propos des radars, était simple : placer un miroir à l’arrière de la voiture de façon à réaliser un autoportrait du radar en question, en utilisant celui-ci pour prendre la photo. » C’est par ce moyen détourné que Steven Pippin rend hommage à un immense photographe français disparu en 2004, l’image témoin issue du radar automatique correspondant, selon lui, à une sorte de « moment décisif » à la Henri Cartier-Bresson !
Frédéric Paul.
* F.P. « L comme laboratoire »,notice pour le cat. de l’exposition Azerty, Centre Georges Pompidou.
Steven Pippin est représenté par les galeries Gavin Brown’s enterprise www.gavinbrown.biz (New York), Klosterfelde www.klosterfelde.de (Berlin), Side 2 www.galleryside2.net (Tokyo)
photos:
- Steven Pippin, The Standard Model, 2005
- Steven Pippin, Anyway, 2003
- Steven Pippin, UFO, 2004
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Steven Pippin, Black Hole , 2004