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20.X - 2.XII.2001
La peinture de Jean-François Maurige prend racine
au milieu des années soixante-dix entre Support-Surface
et BMPT ces deux groupes dartistes agissant
avec des méthodes et des partis pris différents
contre labstraction déliquescente héritée
de lÉcole de Paris, décidément
irrecevable après 1968. De nouvelles revues artistiques
apportent alors une meilleure connaissance de lart
américain daprès guerre. Maurige
en tirera également parti. Comme des rencontres
déterminantes quil fera avec les uvres
de Simon Hantaï puis de Martin Barré, qui
na pas cessé de le captiver. A Saint-Etienne,
de 1975 à 1977, notons-le, il créera une
galerie associative où exposeront : Viallat,
Toni Grand, Buren, Mosset, Rückriem, Devade, Sarkis,
Art & Language
De BMPT et de Support-Surface, Maurige retiendra les
mérites de la contrainte arbitraire. A linstar
de Toroni ou de Viallat appliquant, à intervalle
régulier, qui ses empreintes de pinceau, qui
son motif déponge ou dosselet, Maurige
observe un protocole immuable depuis ses débuts
: 1. utilisation dune toile de confection rouge
au lieu de la toile de lin ou de métis traditionnelle
; 2. préparation sommaire à la peinture
blanche, très liquide, badigeonnée verticalement
ou en diagonale ; 3. brossage énergique dune
ligne noire verticale sur la toile posée à
même le sol ; 4. montage sur châssis ; 5.
passage de la couleur rouge ; 6. retournement au sol
du résultat une dizaine de minutes «
pour éclaircir la couleur » avant
séchage.
Ces invariants constituent une mise en condition jusquau
passage de la peinture rouge. Ce nest quà
ce moment précis, que la toile est vraiment peinte.
Cela ne dure pas plus dune vingtaine de minutes
où lactivité ne se fait plus du
tout machinale.
Jusquau passage de la peinture rouge, Maurige
se conforme à ce cliché de la radicalité
que peut représenter le principe de répétition
systématique. (Pas détat dâme,
puisque tout détourne de la peinture, il faut
travailler à la chaîne !) Cependant cette
procédure, banalisée après avoir
été, un temps sans doute, ritualisée,
nest quun préalable dans lexpérience
archaïque du tableau. Ce moment où le tableau
est peint ne met pas le système en faillite,
il lui oppose une résistance encombrante, cest
un moment de conflit, sans vainqueur ni vaincu : un
moment dérisoire entre purisme dur et lyrisme.
(On peut ici penser aux repeints localisés de
Simon Hantaï sur certaines de ses toiles du milieu
des années soixante, déjà exécutés
selon le procédé « mécanique
» éprouvé de la toile ligaturée.)
Et il faut insister, chez Maurige, sur cette dimension
lyrique qui joue des coudes avec le balisage immuable
inhérent à la contrainte. Les bandes peintes
de façon irrégulière des premiers
tableaux de Buren sur toile rayée jouaient, en
un sens, de la même contradiction.
Ainsi Maurige assume-t-il, sans désinvolture,
sans ostentation, mais au contraire avec beaucoup dautodérision,
tout ce quil y a dépique et, pour
certains, de négligeable, dinutile et de
désuet, dans la quête du tableau ; laquelle
ne peut, évidemment, se résumer à
la recherche dun point déquilibre
entre les formes et les couleurs.
Ses années de formation correspondaient déjà
à une de ces périodes qui prévoient
la fin mais alors
la fin définitive
! de la peinture
juste avant que celle-ci
ne redégouline, incontinente, avec la figuration
libre en France, les Nouveaux Fauves en Allemagne, la
Trans-avant-garde en Italie, Schnabel, Salle ou Keith
Haring et Kenny Scharf aux USA
Phénomènes
sans intérêt pour Maurige, qui, pendant
ce temps, se demandait : « De Ryman ou Martin
Barré, qui peindra le plus blanc ? »
Peu de temps après son arrivée à
Paris, au début des années quatre-vingt,
le critique et écrivain Bernard Lamarche-Vadel
et la revue Artistes linvitent à participer
à lexposition Finir en Beauté, au
côté dAlbérola, Blais, Combas
ou Di Rosa, avec lesquels il ne se sent donc aucune
affinité.
Aujourdhui, le décalage est tout aussi
important, la fin de la peinture tout aussi définitive.
Le poids de lhistoire, de plus en plus lourd.
(Non, Maurige ne peint pas des Motherwell sur des Barnett
Newman !) Et « lexpérience du tableau
» dans tout ça ? Mais on na rien
dit quand on a parlé ainsi. Lexpérience
du tableau nest pas unique. Elle nest pas
canonique. Elle ne saurait donc être immémoriale.
Même mythique, même lyrique, elle est soumise
à des variations historiques ; et même
dans les périodes où la peinture est réputée
morte.
De lalternative Support-Surface ou BMPT, Maurige
se rappelle un climat qui balançait entre leuphorie
et la prohibition. « Tout ce que prescrivait BMPT
sexprimait comme des interdits. Support-Surface,
au contraire, invitait à faire toutes sortes
de cabrioles. » Mais ces deux histoires
ne sont pas la sienne.
« La toile rouge, dit-il, cest pour poser
dessus, comme Matisse pose une odalisque sur un décor,
comme Newman pose la peinture » sur la toile crue,
comme sur un écran, « ça na
rien à voir avec un problème de composition.
»
« Newman na pas inventé la ligne
droite, comme Van Gogh na pas inventé lautoportrait,
ils en ont fait un usage particulier. »
Et Picasso ! Car en voilà, encore, un personnage
sacrément encombrant.
Qui, donc, a peur du rouge ? Et pourquoi le rouge sest-il
imposé à Maurige, qui nest assurément
pas coloriste ?
Chez Maurige aussi lexpérience de latelier
subit des inflexions légères au cours
du temps. Ce qui permet de distinguer des groupes duvres
différentes, pas exactement des séries,
plutôt des embûches à répétition
dans un programme autrement reconduit à lidentique,
sil nétait déjà perturbé
par des facteurs aléatoires : la liquidité
de la peinture, lirrégularité du
sol (« cest mieux dans la cour »),
la main de lartiste, etc.
Maurige emploie le terme de « refiguration »
pour désigner le phénomène de répétition
quand celui-ci se perd dans lautoréférence
et la contrefaçon. La « refiguration »
intervient aussi quand « lintention prend
le dessus » sur lexpérience du tableau.
En somme la contrainte rassurante ne fait que préparer
lartiste à sauter dans le vide. Elle lui
donne un peu plus délan. Ainsi, au détour
dun néologisme léger, peintre abstrait,
prend-il sa revanche : car les formes et les couleurs,
prises séparément, portent une signification
lorsquelles sont figuratives, alors que, prises
séparément, les taches de Maurige sont
informes et que son rouge nest plus une couleur.
Ses contradictions produisent de bons et de moins bons
tableaux. Dailleurs Maurige en détruit
plus quil nen conserve, comme si la destruction
faisait partie de la procédure et comme si la
dernière touche ne pouvait sappliquer quaprès
coup, les mains dans les poches : faire, détruire
ou laisser comme cest. A un certain moment lartiste
ny est plus pour rien. Il doit simplement juger
de lactualité dune production appartenant
à un passé très proche.
« Ils ne sont pas si mauvais ces tableaux. »
Lexécutant a besoin de nouvelles instructions.
Latelier de Maurige est étroit comme un
couloir et il condamne la vision à une inexorable
frontalité.
Les tableaux conservés sont retournés
au mur.
Les réprouvés, désentoilés,
sont négligemment retournés au sol. Il
ny a pas de quoi en faire un drame. (Il ny
a pas de hasard, lappentis se trouve passage des
Soupirs, dans le xxe arrondissement !)
Il faut avoir vu un bon tableau de Maurige pour se dire
que lascèse joyeuse qui est la sienne est
récompensée.
Frédéric Paul
Toutes les citations sont de lartiste.
Jean-François Maurige est représenté
par la galerie Bernard Jordan, Paris.
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