Michel François | déjà vu.
& " Michel François invite Angel Vergara. "

expositions
3 juillet - 26 septembre 2004
vernissage samedi 3 juillet à 15.00 au Domaine de Kerguéhennec


1Michel François : déjà vu.
" Si Michel François était sculpteur, on pourrait dire que son œuvre est tout entière prise entre la tentation d'agrandir ou de combler les vides, et celle de creuser ou d'augmenter les pleins !
S'il était photographe, on hésiterait sans doute entre le reporter-anthropologue, le père de famille et une sorte d'entomologiste des sensations les plus infimes en même temps que les plus intimes...
Si, enfin, il était cinéaste ou vidéaste, chacune de ses séquences formerait une transition pour la séquence suivante et toute sa production reposerait sur son aptitude à isoler les interludes, les événements mineurs, les actes manqués et renouvelés de ce temps réel dont l'essentiel est fait de temps perdu : dans la sphère familiale, comme dans celle de l'atelier ou de la société.

Photographie, vidéo et sculpture (dans l'ordre qu'on voudra), le travail de Michel François n'est pas tant le résultat d'une activité singulière que la métaphore de l'activité en général, avec tout ce que cela suppose d'hésitation, de rumination, d'obstacles, d'anxiété mais aussi d'étonnement et de jubilation. Tourner en rond, dans la rue, dans la nature ou dans l'atelier, n'avance à rien en effet sinon à entretenir un sentiment d'activité, une volonté d'activité : qui se voudrait un mouvement de tension permanente. Les mains dans les poches, que fait-on ? On remplit ses poches et, pour leur donner plus de volume, on peut même serrer les poings. Or l'ouvrage accompli, la tension recherchée diminue et il faut s'agripper à autre chose. Agripper, serrer dans ce qu'il nous reste de griffes, ou au contraire écarter, distendre, faire glisser…
Quiconque considère attentivement l'œuvre de Michel François remarquera cette importance attachée aux mains. Comme si avant d'être ce qu'elles sont, ses photographies, ses sculptures et ses vidéos sont d'abord les empreintes et les résidus d'un séjour sur Terre. Quelque chose d'extrêmement raffiné et de parfois presque sophistiqué (l'artiste a, comme on dit, du talent et ça se voit) en même temps que quelque chose d'on ne peut plus archaïque, qui rappellerait le souvenir de cette prime enfance où l'homme marchait à quatre pattes plutôt que debout sur ses membres inférieurs, la posture verticale lui soustrayant bientôt l'occasion puis la tentation de palper le sol, de le soupeser, voire de le goûter.

Poches de vêtements remplies de plâtre, colliers, ballons de baudruche, bouteilles, boîtes de conserve, pains de terre glaise, rubans de papier... un certain nombre d'objets à peine transformés reviennent régulièrement dans l'œuvre de Michel François et interviennent dans ses expositions comme des ponctuations spatiales et symboliques prenant souvent tout leur sens dans la répétition 1. "

Le vocabulaire s'enrichit avec le temps et la nécessité de faire le point sur ses dernières découvertes anime continuellement l'artiste. Michel François est un assembleur et il se livre volontiers à l'auto-citation. La salle qui lui était dévolu dans l'accrochage des collections du Musée au Centre Pompidou en 2002 était à cet égard symptomatique : à la fois regroupement de pièces existantes et grand opéra, pièce unique et multiple, dont les éléments sont désormais indissociables - comme ceux, disposés bien distinctement sur un grand rayonnage, qui composaient le répertoire du sculpteur au milieu des années 90, et qu'une acquisition de la Communauté française de Belgique a aussi protégé de la dispersion.
L'exposition est dès lors investie d'une charge psychologique très intense. Elle a pour fonction de réconcilier des œuvres, qui, chez Michel François, sont des entités plastiques et poétiques à la fois familières et disjointes, comme peuvent l'être des ustensiles sur une étagère. Cet assemblage de pièces détachées (du contexte de l'atelier, de la vie quotidienne…) permet à l'artiste de se faire une idée du chemin parcouru et de réorienter aussitôt ses recherches s'il le juge nécessaire. Or la dimension intro-rétrospective de cette démarche pourrait être un frein aux développements imprévisibles - certains des objets fétiches, des éléments repères cités plus haut agissent comme une signature dont l'artiste se serait rendu en quelque sorte dépendant : il faudrait y ajouter le végétal récemment, la fleur de pissenlit ou l'agave, plus exotique, faux cactus qui tient lieu de vraie sculpture spontanée et qui attire l'attention, surtout quand elle est déplacée artificiellement à l'intérieur, par ses larges feuilles tentaculaires terminées par un très puissant aiguillon.
Mais lorsque Michel François parcourt à rebours son itinéraire, s'il peut le faire par faiblesse (refuser une exposition lui est difficile mais il faut pouvoir fournir !), il ne le fait jamais avec complaisance. Il y a bien sûr du théâtre et même une forme de cabotinage dans cette propension au réemploi (l'exposition, après tout, a ici plus qu'ailleurs une fonction de " représentation ") mais l'inquiétude est trop forte pour que les objets de sa production et lui-même en ressortent vraiment indemnes. Le recul ne redevient serein que lorsque plusieurs années ont passé après la production d'une œuvre d'un genre vraiment nouveau. Quand celle-ci n'a pas plus d'un ou deux ans, elle s'expose toujours au repentir ou à de plus profondes modifications, quoique rarement à la destruction. (L'artiste est boulimique : les expositions déplacent le sens de son travail et, encore une fois, il doit en faire beaucoup, c'est une forme d'entraînement physique et mental.) Après quoi, si la formule est éprouvée, vient le risque de s'entortiller dans d'autres problèmes… Comme l'acteur qu'il fut, l'artiste, pour ne pas devenir son propre plagiaire, a besoin de changer de personnage. Et cette inquiétude est au cœur de ses travaux les plus récents, rassemblés sous le titre générique Déjà vu, donné notamment à un ensemble de photographies couleurs de végétaux qui ont la particularité hypnotique d'être exactement symétriques (les clichés sont dupliquées symétriquement) et par extension à l'exposition du Domaine de Kerguéhennec, qui sera d'une certaine façon symétrique de celle que l'artiste fait simultanément à la fondation De Pont, à Tilburg, Pays-Bas.

Déjà vu, devrait également être le titre de la première commande strictement végétale à laquelle est en train de réfléchir Michel François pour le parc de sculptures de Kerguéhennec, dont le projet est mené en partenariat avec le Frac Bretagne, et dont voici la note d'intention :
" Le projet consiste à créer deux sections de paysage conçus à l'identique à partir de plantations d'arbres et de buissons jumeaux. Ces sites dédoublés apparaîtront au hasard des promenades comme deux extraits de paysages, distants de quelques centaines de mètres et traversés par un court et semblable chemin. Le choix des essences d'arbres qui seront plantées se fera d'abord en fonction de la qualité spécifique de la terre du parc. Une étude approfondie permettra de vérifier la possibilité de coexistence d'arbres d'essences très diverses et de formes opposées (peuplier/sapin, par exemple), afin de créer un tableau végétal qui surprenne le regard. La répétition de la vision de cet extrait paysager produira une sensation de déjà vu, déjà parcouru, comme dans un labyrinthe ou une fiction 2. "

Frédéric Paul
1. Extrait de " De l'usage de la pâte à modeler… ",
in Une résidence terrestre, éd. Frac Limousin, Limoges, 1996.
2. Michel François, 2004.

 

 

2 Michel François invite Angel Vergara.
Vingt-cinq années de complicité lient les deux artistes. Michel François était peintre avant de trouver le langage qu'on lui connaît depuis le début des années 90. La fascination qu'exerce encore sur lui la peinture trouve dans le travail d'Angel Vergara une sorte d'accomplissement. Le " peintre contrarié " a trouvé pour son bonheur un peintre contrariant et masqué, agissant en tout cas " sous le manteau " et sous une contrainte qui emprunte davantage à la performance qu'au registre et au critères traditionnellement attachés à la peinture… même si la performance rejoint ici l'event, ou si l'on préfère : l'action et, en cela, une forme renouvelée d'action painting !
La peinture est ici report du paysage urbain, script, synopsis, portrait, résumé, notation sur le vif, décalque, argumentaire, enseigne, barème, etc. Ses courbes épousent les pas des passants surpris dans la rue, ceux des personnes conviées à ses performances et celles des spéculations du marché ou de l'imaginaire. Elle s'offre comme valeur d'échange. Et comme un exercice plastique en temps limité.
F.P.

" Depuis la fin des années 80, écrit Vergara, je me suis proposé de questionner les notions qui régularisent le champ de la pratique artistique en les exportant dans les territoires de l'économie (régulateur des échanges) et de la vie sociale.
En 1988 apparaît la figure de Straatman, "L'homme de la rue" (œuvre d'art nomade), que j'incarne, personnage fantomatique, qui couvert d'une toile blanche, hante les lieux et places publics […], reportant et dessinant sous sa toile blanche une composition graphique révélant le contexte dans lequel Straatman se présente et se produit.
"L'homme de la rue" s'engagea alors dans la vie sociale en créant café, supermarché, radio et autres "sociotopes"-expositions, comme en 1995, à Revin, dans les Ardennes françaises, où en collaboration avec les associations locales, une nouvelle devise monétaire fut mise en circulation, le "Nanard", billet de banque que l'on pouvait se procurer dans toutes les institutions bancaires de la ville et dans les bureaux de la poste et qui était accepté dans la plupart des commerces de la ville
Aujourd'hui, d'autres formes d'expression apparaissent dans ma pratique. Ainsi virentle jour des "figures"telles le Vlaams Black [le "flamand noir", ainsi nommé par opposition au Vlaams Blok, parti d'extrême droite très puissant en Flandres] ou Albert II, roi des Belges.
En juin 2003, je présentai à la Kunsthalle de Fribourg, en Suisse, une exposition intitulée Comment libérer les artistes libres ?, installation multidisciplinaire et interactive, où le public se retrouve au milieu de militaires [prononçant des] discours [sur les] relations entre l'art, la guerre et le commerce, et sur la stratégie d'un peuple, celui des "œuvres d'art", à la conquête de nouvelles zones extraterritoriales.
Certaines de ces actions ou performances ont aussi donné naissance à des peintures réalisées pendant la projection de films, en même temps que les évènements se produisent et se succèdent sur la toile. Outre les films tirés des performances, je me suis attaqué aux films de fiction, aux documentaires ou émissions télévisuelles 1. "
L'exposition réunira des tableaux de 1992 à 2004.

Angel Vergara.


Michel François est représenté par les galeries Carlier/Gebauer, Berlin, et Lumen Travo, Amsterdam.

Angel Vergara est représenté par la galerie Stella Lohaus, Anvers.