Mel Bochner

30 juin - 30 septembre 2007


mel bochner
exposition en cours/prochaine exposition/ archives  

M.BochnerL’œuvre de Mel Bochner oppose depuis plus de quarante ans programme et exécution, rigueur dans l’anticipation et imprévisibilité méthodologique. Chez ce pionnier de l’art conceptuel, qui fut aussi (pour les revues Arts et Artforum) un témoin et chroniqueur des mutations artistiques de la scène new-yorkaise depuis les dernières heures de l’Expressionnisme abstrait, une même suite ordonnée d’opérations n’aboutit jamais au même résultat.
Toutes sortes de procédures peuvent être trouvées dans l’activité de compter, par exemple. De même, mesurer une surface offre une infinité de variantes. Enfin, le langage, voué à l’exploration du monde, a sa propre épaisseur phénoménale. Or ce sont ces trois modes d’appréhension du réel que privilégie Mel Bochner depuis ses débuts : compter, mesurer, décrire. Et au lieu de voir dans ces outils mis à la disposition de chacun d’imparables moyens abstraits pour déjouer les pièges du concret, au lieu de compter sur l’universel pour mieux saisir le local, la démarche de Bochner se veut complètement subjective et s’enrichit de ses propres écarts, s’opposant ainsi à la radicalité de pacotille de certains de ses contemporains et ne se prévalant d’aucun brevet de bonne conduite lorsque l’artiste cite le philosophe Ludwig Wittgenstein. Bochner a été un éminent (et redouté) intervenant à l’université de Yale, mais il n’a jamais revendiqué le titre de professeur de philosophie. « Le langage n’est pas transparent », se moque-t-il. Or ce truisme toujours remis sur le métier nous éclaire sur la très douteuse aspiration de certains à un conceptualisme « pur ». Pour Bochner, artiste pragmatique, le geste aussi a la parole et la subjectivité s’exprime précisément là où ne l’attendait pas. Toute tentative de mieux connaître le monde est entachée d’approximations. Et c’est ce tâtonnement permanent que l’œuvre de Bochner met en scène.

Die, 2005La rétrospective thématique que vient de consacrer à Mel Bochner l’Art Institute of Chicago, l’un des plus grands musées américains, s’est focalisée sur ses œuvres en relation avec le langage. Le Domaine de Kerguéhennec n’ambitionne pas de se montrer plus exhaustif ou plus pointu, il touchera à tout. L’exposition qu’il prépare intervient d’ailleurs à un moment particulièrement intéressant de l’œuvre de Bochner, où celui-ci reprend en quelque sorte sa liberté, lassé d’être assimilé aux seuls diagrammes muraux chiffrés qui l’ont fait connaître et qu’il ne renie pas, tenté par la couleur depuis le tournant des années 70-80, et en faisant un usage immodéré depuis les années 90. En introduisant de l’humour et de la couleur dans ses œuvres, Bochner ne retranche rien à la pénétration, à l’originalité et la précision de son propos. En frôlant la faute de goût, il s’affranchit de toute langue de bois.

Première monographie à être déployée dans tous les espaces du centre d'art contemporain, trois expositions seront en vérité offertes au public en guise d’invitation à découvrir le travail de Mel Bochner.

Dans la bergerie de Kerguéhennec sera réuni un ensemble de tableaux appartenant à la série des Thesaurus Paintings entreprise dans les années 2000 et qui n’a jamais fait l’objet d’un accrochage aussi complet. Peints dans des couleurs accrocheuses appartenant au registre de la publicité ou de la mode (de la layette aux collections de bikinis !), basés sur des déclinaisons plus ou moins crédibles (et dans l’ensemble assez désopilantes) de synonymes que l’artiste recueille préalablement sur des carnets, ces tableaux récents rappellent les listes de mots ou d’adjectifs tracés sur papier quadrillé et ayant vocation de portraits psychologiques que Bochner réalisait en 1966 quand, au début de sa carrière, Actual Size (Hand).jpgsa production oscillait encore entre la sculpture minimaliste et ce qu’on n’appelait pas encore le « statement » [ou la déclaration] conceptuel. Ce qui distingue les Thesaurus Paintings n’est pas seulement leurs couleurs, leurs formats, leurs supports, l’usage de la peinture à l’huile au lieu du stylo encre, c’est plutôt leur orientation psychologique. Quand Bochner réalisait le portrait de Ad Reinhardt, Robert Smithson, Sol LeWitt, Donald Judd ou Eva Hesse, qu’il fréquentait couramment dans les années soixante, il leur rendait un discret mais sérieux hommage. Quand aujourd’hui il décide de commencer un tableau par les adjectifs dépréciatifs : Lazy [paressseux], Lethargic, Crazy [dingue], Vulgar ou Irascible, Bochner agit en peintre satiriste et s’il se permet de s’appesantir sur les traits les moins reluisants d’un caractère, c’est parce que ses tableaux sont à mi-chemin entre le portrait robot d’un artiste générique en panne d’inspiration et… l’autoportrait !
Dans l’écurie du Domaine, à laquelle trois grandes salles en enfilade donnent l’aspect d’un immense « tuyau », après les mots, ce sont les chiffres qui guideront le visiteur, et c’est une synthèse des dix dernières années qu’on pourra y découvrir, grâce notamment à des prêts du Fonds national d’art contemporain, du Musée d’art moderne et contemporain de Genève et du Frac Bourgogne, tandis qu’une pièce spécifique sera réalisée sur la plus grande cimaise et que deux diagrammes géométriques de 1971 et 1972 seront montrés au sol.
Pour le château, récemment restauré, Mel Bochner a conçu une installation murale « sur mesure ». Il a en effet réactivé le protocole des Measurement Pieces mis en pratique in situ à l’occasion de quelques expositions en galerie à la fin des années soixante, et il l’étend à toutes les salles de l’étage, soit à des proportions encore jamais atteintes. Le principe est on ne peut plus simple : les murs sont « surlignés » de flèches et d’indications chiffrées correspondant à leur véritables mesures. La norme mathématique investit l’environnement domestique particulier.
L’espace devient de fait le lieu réel en même temps que l’épure tridimensionnelle du même lieu découvert en l’état du projet. L’édifice rendu au public après plusieurs années de restauration conserve ainsi à ses yeux un aspect virtuel. Impression renforcée par son ouverture saisonnière, et par le frisson que procure toujours l’accès libre à une ancienne demeure privée.
Dans l’installation conçue par Mel Bochner, non seulement chaque mur, mais chaque détail de l’aménagemePrinciple of Detachment - Paris Reading.jpgnt intérieur révélera ainsi ses véritables dimensions. Seules quatre salles recevront d’autres œuvres en plus de ces indications. Dans l’une d’elles, sera présentée 24 Reading Alternatives [24 lectures alternatives] unesérie exceptionnelle de dessins de 1971 prêtée par le MNAM/Centre Pompidou. Dans une autre salle sera présentée une variante géométrique de la même année : Counting Alternatives (The Wittgenstein Illustrations). Au hasard de sa promenade, le visiteur trouvera plus loin, posé sur un socle, un classeur renfermant un recueil de photocopies de véritables dessins de Bochner mêlés à des schémas techniques où abondent les indications millimétrées : Measurement: Projects and Drawings, 1968-1972-2007. (La distinction ne sera pas toujours aisée et c’est moins pour nous confondre que pour nous appeler à toujours plus d’attention que l’artiste a battu les cartes.) Enfin dans la plus vaste salle seront présentés deux autoportraits photographiques de 1968 où l’artiste prend pour échelle de mesure son propre corps face à une architecture : Actual Size [taille réelle].


Frédéric Paul.

 

Mel Bochner est représenté par les galeries Peter Freeman (New York) www.peterfreemaninc.com, la galerie Nelson-Freeman (Paris) www.galerienelsonfreeman.com , la galerie Akira Ikeda, Taura, Berlin, New York www.akiraikedagallery.com, la Galleria Il Gabbiano, Rome, New York et la galerie Marc Selwyn à Los Angeles www.marcselwynfineart.com .

photos:
- Mel Bochner, Measurement Red Arch, 2003
- Mel Bochner, Die, 2005
- Mel Bochner, Actual Size (Hand), 1968
- Mel Bochner, Principle of Detachment - Paris Reading, 2006