L'uvre
de l'artiste brésilienne Beatriz Milhazes
est d'une trompeuse simplicité. Un regard inattentif
n'en retiendra que les caractéristiques superficielles.
Son exubérance graphique et chromatique, notamment,
la crudité de ses motifs floraux et le caractère
hypnotique de ses arabesques la classeront alors dans
le genre décoratif. Or ce genre est nettement
déconsidéré, juste bon pour la
mode vestimentaire ou pour un certain design marqué
Pop ou revival des années soixante-dix ! Les
fleurettes, on nous l'a assez dit, c'est pour les midinettes
ou pour les intérieurs bobo ! L'ornement s'assimile
toujours en effet à une forme rapportée
sur la structure, à quelque chose en plus, d'inessentiel,
donc. De l'art cistercien au Minimalisme en passant
par la haine que lui vouait l'architecte Adolf Loos,
aucune chance n'est laissée à la ligne
courbe quand celle-ci devient proliférante. Matisse
et bien d'autres avant lui ou après lui, n'étaient-ils
donc que des énergumènes ? des exceptions
sur l'autoroute de l'histoire de l'art ?
Beatriz
Milhazes, mais aussi des artistes comme Arturo Herrera,
Chris Ofili, Udomsak Krisanamis, Lily van der Stocker,
Polly Apfelbaum, Paul Morrison, Jim Isermann, John Tremblay
apportent chacun aujourd'hui une pertinente réponse
personnelle à ce débat et témoignent
des réactions vives et fécondes opposées
à la puissance supposée toute " suprématiste
" de l'Art Concret d'abord (et de son abstraction
géométrique " froide "), puis
de son avatar minimaliste, et enfin des nombreux avatars
du Minimalisme lui-même.
L'uvre
de Beatriz Milhazes est par la prolifération
même de ses sources et de ses motifs d'une étonnantecomplexité.
Entre le fixé sous verre et la décalcomanie,
la technique mise au point par l'artiste en dit long
sur le caractère réfléchi de sa
démarche. Chaque motif, chaque couleur posés
sur la toile y sont en vérité reportés
par encollage successifs de détails préalablement
peints sur des feuilles de plastique transparent que
l'artiste positionne et assemble avec une extrême
précision avant de les fixer, de les imbriquer
définitivement à la totalité en
expansion que représente le tableau. Transférée
d'une surface lisse à une autre surface plane,
la trace de la main s'en trouve ainsi presque annulée.
La touche est inexistante. Faite de nombreuses superpositions,
la matière picturale ne présente cependant
aucune épaisseur. Le travail du tableau se fait
donc par accumulation de couches de couleur mais aussi
par accumulation de motifs, surtout floraux et, c'est
une de ses particularités, l'artiste s'étant
constitué une collection de " poncifs ",
ceux-ci peuvent réapparaître d'une toile
à l'autre à l'identique mais dans des
tonalités différentes. Une sélection
de ces poncifs sur papier calque sera présentée
pour la première fois en exposition afin de montrer
comment fonctionne le travail conceptuellement. Les
détails peints sur plastique, avant report n'ont
en revanche pas lieu d'être montrés même
s'ils montrent les " recettes " techniques
de cette uvre ; recettes qui sont évidemment
indémêlables de la démarche créative
de l'artiste au fond.
Beatriz
Milhazes est née en 1960 à Rio, où
elle vit toujours, ville-continent dont les quartiers
où la topographie inspirent les titres de certains
tableaux. L'influence exercée par la musique
brésilienne est aussi très nettement revendiquée
dans le livre d'artiste Coisa Linda [Something
Beautiful], qu'elle a créé pour le Museum
of Modern Art de New York en 2002, et où alternent
des planches carastéritiques de son travail et
des pages reproduisant les paroles de chanson de Gilberto
Gil, Antônio Carlos Jobim, Vinicius de Moraes...
pour ne citer que les auteurs les plus connus. Son atelier
sans fenêtre mais juste doté de volets
se trouve tout près du magnifique jardin botanique,
qui compte comme une des collections les plus remarquables,
où l'artiste aime à se promener mais où
elle ne va cependant pas puiser d'après nature
le modèle de ses guirlandes de fleurs. Sa volubilité
est mentale. Les motifs qu'elle utilise, fleurs, curs,
pendeloques, étoiles appartiennent, pour les
plus simples, au répertoire " naïf
" mais si dégourdi du dessin d'enfant, des
artistes amateurs, de tous ceux qui ne savent pas dessiner
mais à qui la rosace ne fait pas trop peur !
Ses
uvres figurent dans de nombreuses collections
publiques étrangères. À New York,
par exemple, elle est une des rares artistes de sa génération
à avoir des tableaux majeurs dans les collections
du Museum of Modern Art, au Guggenheim, et au Metropolitan.
Elle a participé à l'exposition Urgent
Painting, présentée au Musée
d'art moderne de la ville de Paris, en 2002 ; elle est
l'une des deux représentantes du pavillon Brésilien
de la 50e Biennale de Venise.
Première
dans une institution française, l'exposition
du Domaine de Kerguéhennec réunira une
douzaine de ses tableaux de grands formats en provenance
du Carnegie Museum of Art de Pittsburgh, et de collections
privées du Portugal, des États-Unis, de
Grèce et du Royaume-Uni, ainsi que la totalité
de son uvre imprimé réalisé
sous les presses de l'atelier Durham Press, en Pennsylvanie.
le livre à paraître
comportera
un entretien de l'artiste avec le couturier Christian
Lacroix, un essai de Simon Wallis, chargé de
programmation à l'I.C.A. (Institute of Contemporary
Art), Londres et une introduction de Frédéric
Paul.
Beatriz Milhazes à Kerguéhennec
L'artiste
sera en résidence tout le mois de septembre au
Domaine de Kerguéhennec.
Frédéric
Paul
Beatriz Milhazes est représentée par les
galeries Stephen Friedman, à Londres, Max Hetzler,
à Berlin (que nous remercions particulièrement
pour leur précieuse coopération), ainsi
que par les galeries Fortes Vilaça, São
Paulo et James Cohan, à New York. Les galeries
Nathalie Obadia, à Paris, Pedro Cera, à
Lisbonne, et Elba Benítez, à Madrid, l'exposent
régulièrement.
Ce
projet reçoit le soutien exceptionnel de
LA MAISON DES AMERIQUES LATINES, voyages culturels,www.maisondesameriqueslatines.com.
De
haut en bas :O popular, Cosia linda, Tempo de vérão,
As tulipas, reproduites avec l'aimable autorisation
de la Galerie stephen Friedman, Londres
|